« Plus c’est savant, plus c’est bête »
Witold Gombrowicz

vence-defWitold et Rita Gombrowicz préparant les cours de philosophie, Vence, 1969 (@ H. Garthe)

 

Cet automne, la bibliothèque de la Fondation Jan Michalski inaugure ses cycles de conférences baptisés « Cours de littérature en six heures un quart » en référence à Witold Gombrowicz et son fameux Cours de philosophie en six heures un quart. Quelques mois avant sa mort, l’écrivain polonais avait en effet donné chez lui à sa femme et Dominique de Roux une série de leçons dans lesquelles il retraçait brièvement une histoire toute personnelle de la philosophie, récapitulant sa propre pensée à travers celle des grands noms de la philosophie moderne.

Ces leçons, dont les notes furent publiés après la mort de Gombrowicz, eurent lieu à la demande de Dominique de Roux qui souhaitait en quelque sorte recueillir le testament philosophique de l’écrivain que tant il admirait (« mon médicament miracle : vos livres ; tous les autres, c’est de la mort »). Sans doute voulait-il également par là soulager l’ami, souffrant depuis de longues années d’une maladie respiratoire qui bientôt l’emporterait.

« PUISQUE NOUS SOMMES CONDAMNÉ À LA PHILOSOPHIE » et que Rita et moi, nous avons besoin d’explications sur les grosses têtes de la philosophie de Kant jusqu’à Sartre et Heidegger, est-ce que vous seriez d’accord d’entreprendre avec NOUS ce que nous pourrions déjà APPELER EN CODE SECRET : LE GUIDE TO PHILOSOPHIE.
Je vous propose deux solutions : soit que je vienne à partir du printemps et qu’au cours des après-midi, d’une semaine à l’autre, TRANQUILLEMENT, je prenne note, sur des feuilles, de vos explications (je prends aussi vite qu’une sténo), soit que vous m’écriviez sous forme de lettres. Mais peut-être la première solution est la meilleure, dans la mesure où ce ne seront pas des entretiens. Donc, quelque chose de différent : UNE EXPLICATION prise en note, rédigée par VOS DISCIPLES OU VOS ÉLÈVES.
Mon cher Witold, dites OUI.
dites OUI.
dites OUI.

Lettre de Dominique de Roux à Gombrowicz, 21 février 1969

Quant à la Philo je voudrais bien vous l’enseigner, à vous et à la Comtesse (c’est le titre que lui donnent les vendeurs de légumes à Vence), à partir de Kant (c’est ici que commence la pensée moderne), et je calcule pour Kant une heure, pour Hegel une, pour Marx trente minutes, Husserl une, l’existentialisme une et structuralisme une. Total 5 ½. Mais je ne suis pas sûr si je le pourrai car ça me fatigue quand je parle trop.

Lettre de Witold Gombrowicz à Dominique de Roux, 22 février 1969, in : Testament : entretiens avec Dominique de Roux, Paris, Gallimard, 1996

C’est donc souffrant et pour ainsi dire de l’intérieur (s’il est vrai que «philosopher, c’est apprendre à mourir») que Witold Gombrowicz se mit, un certain dimanche 27 avril 1969, à discourir sur la philosophie. Il le fit, non du haut de sa chaire en spécialiste de la philosophie mais depuis le fauteuil de son salon et sur le simple ton de la causerie, avec la liberté et l’effervescence que seule permet l’intimité…

Vendredi, 2 mai 1969

Pour moi, c’est un mystère que des livres intéressants comme ceux de Schopenhauer (et les miens !) ne trouvent pas de lecteurs.
Schopenhauer détestait Hegel. Il disait toujours : ce lourdaud de Hegel ! Et, pour défier Hegel, il avait fixé l’heure de ses cours à l’université de Berlin en même temps que ceux de Hegel, avec le résultat que la salle de Hegel était toujours remplie quand la sienne était toujours vide…
Mais Hegel et Schopenhauer avaient des arguments pour montrer qu’un génie ne peut pas avoir de succès, puisqu’il a dépassé son temps. C’est pourquoi le génie est incompréhensible et ne sert à personne.
Alors Schopenhauer et moi, nous nous consolons assez bien !

Witold Gombrowicz, Cours de philosophie en six heures un quart, Paris, É. Payot & Rivages, 2012

En plaçant ces conférences sous l’égide de Gombrowicz, la bibliothèque de la Fondation Jan Michalski espère les préserver de cette espèce de morgue savante et spécialisante contre laquelle l’écrivain polonais fulmina sa vie durant. Il avait constaté en effet, ironie du Vivant, que la situation de l’esprit européen se dégradait proportionnellement à la prolifération des publications, congrès, instituts en tous genres.

30.X.66

Je dois poser enfin (car je vois que personne ne le fera à ma place) le problème fondamental de notre temps, celui qui domine entièrement toute l’epistêmê occidentale. Ce n’est ni le problème de l’Histoire, ni celui de l’Existence, ni celui de la Praxis ou de la Structure, ou du Cogito, ou du Psychisme, ni aucun des autres problèmes qui occupent notre champ conceptuel. Le problème capital peut s’énoncer ainsi : plus c’est savant, plus c’est bête.
J’y reviens, bien que je l’aie déjà effleuré plus d’une fois… Cette bêtise que j’éprouve – de plus en plus fort, d’une façon de plus en plus humiliante –, qui m’écrase, qui me mine – s’est beaucoup aggravée depuis que je me suis rapproché de Paris, la ville la plus abêtissante du monde.
Je m’imagine que je ne suis pas le seul à me sentir pris dans son rayon d’action ; il me semble que tous ceux qui participent à la grande marche de la conscience contemporaine n’ont pas pu faire taire le bruit de son pas à côté du leur… fendant les broussailles tout près d’eux, si près… Je me suis demandé et je me demande encore comment établir la Loi qui définirait le plus succinctement cette situation spécifique de l’Esprit européen. Je n’ai rien trouvé de mieux que :
PLUS C’EST SAVANT, PLUS C’EST BÊTE.
En effet : je ne veux pas parler ici d’un certain contingent de bêtise pas encore éliminée mais dont le développement viendra à bout tôt ou tard. Il s’agit au contraire d’une bêtise consubstantielle à la raison, qui progresse et grandit avec elle. Voyez donc tous ces festins de l’intellect : ces concepts ! Ces découvertes ! Ces Perspectives ! Ces Subtilités ! Ces Publications ! Ces Congrès ! Ces discussions ! Ces Instituts ! Ces Universités ! Et pourtant : quelle bêtise !

Witold Gombrowicz, Journal. Tome III, 1961-1969, Paris, C. Bourgois, 1981

Mais comment les Cours de littérature en six heures un quart échapperont-ils à cette « bêtise consubstantielle à la raison », dont on entend le bruit des pas « fendant les broussailles tout près » de nous ? En invitant à s’exprimer des acteurs du livre, auteurs, éditeurs, artistes qui en font dans leur chair une expérience vivante, les invitant non à monter en chaire pour un cours magistral mais à prendre place à nos côtés au coin du feu, dans l’intimité d’un salon ?

(Extrait de l’émission La bibliothèque de poche dans laquelle Witold Gombrowicz est interviewé chez lui, à Vence, par Michel Polac, Michel Vianey et Dominique de Roux)