Et maintenant, même si je suis loin de vous, je suis avec vous, toujours.
Pavel Florenski

P. Florensky, Lever de soleil sur les îles Solovki (Lettre n°63 du 31.V.1936)P. Florenski, Ciel de Solovki, Lettre n°63 du 31.V.1936 

 

Ce matin à trois heures, j’ai essayé de fixer pour vous les couleurs de l’aube, et je crois que c’est assez ressemblant. J’envoie ces croquis à Tikoulka. Les couleurs du ciel, c’est le plus beau spectacle de Solovki. Hier soir, en revenant du kremlin, je ne pouvais m’arracher à la richesse prodigieuse des coloris du ciel : pourpre, violet, lilas, rose, orange, doré, gris, écarlate, bleu clair, bleu-vert et blanc : toutes les couleurs jouaient dans le ciel rayé de longs nuages fins et en couches violettes. La ligne de la mer découpée capricieusement, les loudy (bancs de galets) de l’île, la lune blafarde, le soleil splendide qui essaie de se coucher sans guère y parvenir. La splendeur de Claude Lorrain, avec bien plus encore de richesse et de diversité des tons. La mer est d’indigo. Souvent, vers le soir, le soleil donne des gerbes de rayons qui s’arrachent aux nuages pour venir à la surface de le mer, et ces gerbes, on n’en voit pas trois ou quatre comme chez nous, mais 15 ou 16. Te rappelles-tu la Vision d’Ézéchiel de Raphaël ? Eh bien, les rayons sont semblables, mais plus nombreux.

Lettre n°63 du 31.V.1936, in : Paul Florensky, Lettres de Solovki : 1934-1937, Lausanne, L’Âge d’homme, 2012

*

C’est la découverte de la correspondance qu’il entretient entre 1934 et 1937 avec sa femme et sa toute jeune fille depuis les îles Solovki qui décide Olivier Rolin à enquêter sur le destin d’Alexeï Féodossiévitch Vangengheim, le héros de son récit Le météorologue (Paris, Éd. du Seuil, Paulsen, 2014). Il y rencontre un savant, époux et père (aux lettres sont souvent joints des dessins, des herbiers, des devinettes destinés à éveiller sa fille) que les distances ne réduisent au silence qui dissout tous les liens, comme ce fut le cas par exemple pour Ivan Denissovitch, cet autre zek dont Soljénitsyne nous décrit la journée :

Écrire, au jour d’aujourd’hui, c’est pareil que lancer des cailloux dans un trou d’eau de vingt mètres : touché ou pas, il ne fait pas de ronds. (…) À l’heure qu’il est, on trouve plus à causer avec Kildigs le Letton qu’avec sa famille.

Alexandre Soljénitsyne, Une journée d’Ivan Denissovitch, traduit du russe par Lucia et Jean Cathala, Paris, Fayard, 2007

De telles correspondances touchent par le noyau irréductible de confiance en l’avenir qu’elles mettent au jour, cette conviction peut-être dans l’esprit de leurs auteurs qu’au-delà d’eux subsistent des valeurs à sauver du naufrage qui emporte tout par le fond.

 

Herbiers arithmétiquesIn : Olivier Rolin, Le météorologue, Paris, Éd. du Seuil, Éd. Paulsen, 2014

*

Déporté en même temps que lui sur les îles Solovki (et exécuté probablement comme lui fin 1937), le météorologue fait là-bas connaissance avec Pavel Florenski, l’un des esprits les plus originaux et les plus érudits du siècle, que l’on compare souvent à Léonard de Vinci pour l’étendue de ses compétences et que son ami Rozanov appelle « le Pascal russe du XXe siècle ». La correspondance qu’il entretient lui aussi depuis les îles Solovki avec sa famille (sa mère, sa femme, ses trois fils et ses deux filles) est publiée en français dans son intégralité aux éditions de l’Âge d’homme. Le « pope encyclopédiste » (comme le surnomme Olivier Rolin dans son récit) y fait montre d’un sens aigu de la pédagogie et d’une délicatesse affective bouleversante compte tenu des conditions de détention qui se détériorent de jour en jour sur les Solovki. Comme pour le météorologue, cette correspondance révèle un esprit qui résiste à la destruction des liens familiaux par toutes les ressources dont il dispose et qu’il tente de transmettre au fil de ses lettres.

Il est question à plusieurs reprises dans ces lettres de la bibliothèque du camp des Solovki. Florenski mentionne bien y avoir fait la lecture de quelques classiques mais se plaint souvent du manque d’ouvrages scientifiques dont il aurait besoin pour ses recherches. Si la bibliothèque des Solovki compte en définitif pour Florenski, c’est davantage comme un lieu de rencontres et d’échanges que comme un centre de documentation :

Je peux suivre ici un vrai cours de géographie : par les gens différents que je rencontre, j’entends parler de la nature, et surtout des us et coutumes dans les différents pays, sous toutes les latitudes et toutes les longitudes, à la seule exception de l’Afrique centrale. Bien sûr, aucune lecture ne permettrait de rassembler autant de détails concrets sur la géographie, qu’on peut apprendre ici de gens qui ont personnellement vécu dans des pays exotiques et non-exotiques. Malheureusement, on n’arrive pas à retenir tous ces récits et toutes les histoires, or les écouter, simplement pour me distraire, je n’en ai ni le temps ni l’envie. Aucune revue Vokrug sveta [« Autour du monde »] ne soutient la comparaison avec l’anthologie qu’on pourrait écrire ici. On peut regretter que je ne sois pas romancier et que je ne prépare ni souvenirs, ni romans. Car il y aurait ici un matériau sans pareil. Quels documents humains, quelles aventures, quelle diversité ! Avec les ressources d’ici, un grand écrivain pourrait créer des fresques immenses, il y représenterait le monde entier.

P. Florenski, Lettre n°49 du 21.II.1936

 

Voici, glanés dans sa correspondance, deux ou trois fruits issus de ces rencontres, matériau sans pareil, documents humains par lesquels un père tente, par delà les distances, d’entretenir le lien qui l’unit à sa fille (la plus jeune, Maria, qui n’a que dix ans quand Florenski est déporté) en éveillant sans cesse et avec beaucoup de douceur sa curiosité :

Ma chère Tika, hier j’ai vu une éclipse de lune. Tu l’as sans doute observée toi aussi. À propos de l’éclipse, on m’a dit comment on l’accueille en Perse : tout le monde se met à frapper sur des plats en cuivre, ce qui provoque dans les rues un tintamarre incroyable. Il vise à effrayer le dragon qui, pense-t-on, est en train de dévorer la lune. Effrayé par le bruit, le dragon recrache la lune et alors l’éclipse se termine. Toutes les mamans qui attendent un petit drôle doivent rester dans leur chambre et ne pas se montrer à l’extérieur, sinon les petits drôles naîtraient bariolés.

P. Florenski, Lettre n°44 du 10.I.1936

Ces jours-ci, on m’a raconté l’histoire d’un restaurant de New York, vraiment bizarre. C’est une salle immense dont la partie centrale du plancher est un vaste cercle en verre de miroir, qui tourne lentement sur sa circonférence ; les tables sont placées tant sur le pourtour intérieur mobile du cercle que sur le pourtour extérieur fixe. Les clients attablés dans le cercle intérieur croisent donc tout le temps ceux qui ont pris place sur le pourtour, de sorte que ce sont toujours des clients différents à la même (double) table. Après quelques tours de cercle, tout le monde a pris contact et à chaque nouvelle rencontre, on se sourit et on se parle comme entre vieilles connaissances. Le milieu est vide, il est réservé aux danseurs que l’on éclaire par en dessous de faisceaux de couleurs venant de projecteurs ou de lampes électriques. Mais pour les serveurs, ce restaurant tournant, c’est un vrai supplice. Mon ami avait commandé du poulet et l’attendit longtemps. Il finit par s’en enquérir auprès du serveur. « Votre poulet a été mangé », lui répondit celui-ci tout confus. Et il pleurait presque : « Ici tout tourne, tout s’embrouille dans la tête, on n’arrive pas à se rappeler quelle table a commandé quoi. La table était à un endroit, elle se retrouve à un autre. » Pour attirer les clients, les restaurateurs américains ne savent qu’inventer. Dans un restaurant, par exemple, il y a un poêle près de chaque table, et des boules y sont suspendues. Avec ces poêles, les visiteurs commencent à faire du bruit et cela donne un chahut infernal. Dans un autre restaurant, il y a sur les tables, de longs tubes coniques, pour chuchoter directement dans l’oreille des clients assis aux tables voisines.

P. Florenski, Lettre n°47 du I.1936

Aujourd’hui on m’a raconté l’histoire d’une petite ville, Bandar-Abbas, sur le Golfe Persique. C’est l’endroit le plus torride sur cette rive. L’été, la végétation y meurt de sécheresse, sauf les palmiers dattiers. À la fin d’avril, c’est la fin de la saison des melons, melons d’eau, tomates, aubergines et autres formes de verdure. Dés le mois d’avril, on ne vend le poisson que jusqu’à neuf heures du matin. Les chats et les chiens se réfugient dans les montagnes, et si quelques-uns restent en été, ils meurent de chaleur. Seuls les gens peuvent tenir, mais ils sont toute la journée dans des baquets d’eau. Un jour un navire marchand russe a accosté à Bandar-Abbas. Les hommes en charge des chaudières ont été extraits de la chaufferie et arrosés à la lance d’arrosage : on s’amusait de voir ces nègres se couvrir de taches blanches et blanchir progressivement. La femme d’un employé était un visite sur la bateau. En voulant descendre, elle a pris la rampe à mains nues, et ses mains se sont couvertes aussitôt d’ampoules : il faut se les envelopper avec de l’étoupe pour prendre la rampe. À marée montante, les chiens s’étendent sur le sable, heureux de se faire arroser par l’eau. À marée descendante, ils n’ont pas la force de rattraper l’eau qui recule tout le temps, et ils souffrent.

P. Florenski, Lettre n°49 du 13.II.1936

 *

Resté inachevé, Oro est un long poème dont Florenski avait écrit une première version avant sa déportation sur les îles Solovki mais qu’il reprend au camp en 1936, de mémoire, en le développant. C’est en ces mots qu’il le dédie à son fils, Mikhaïl :

Les années ont passé, pas deux ni cinq,mais beaucoup d’années fadescomme les maillons d’une chaîne de victoires intérieures.À force de me soumettre chaque jour,j’ai dans mes veines congelé mon sang ;le chaud parfum des roses,je l’ai muré dans la glace.Ainsi le flux ardent de la pensée,en refroidissant, s’est lui-même figé.

Nous voici de nouveau séparéset je n’ai que des mots pour te dire,de mon châlit de prisonnier,le pauvre don d’un amour sans force.Mais avant de laisser échapperde mes mains affaiblies les fils de la Parque,secouer la poussière et la cendre terrestres,je voudrais m’exprimer en vers.« Les fleurs d’automne sont plus doucesque les belles prémisses des champs. »Alors, sous le couvert du permagelque poussent les dernières fleurs.

 

P. Florensky, Ptilota plumosa (Lettre 78 du 29-30.X.1936)P. Florensky, Ptilota plumosa, Lettre n°78 du 29-30.X.1936