Plancher PLQ

Photo : Perrine Le Querrec, plq + le plancher, décembre 2016 

 
En 2005, la poétesse Perrine Le Querrec rencontre Jeannot l’Écrivain qui «perce les verrous de l’écriture à venir». Elle raconte quelque part :

Ma première rencontre avec le plancher de Jeannot date de 2005, à la bibliothèque François Mitterrand. Hall Est, ce n’est pas le silence qui m’accueille, mais une clameur, un hurlement. Le plancher se dresse dans la lumière, trois surfaces creusées, martelées, saignées à blanc. Je m’approche, aucune paroi ne me sépare de lui, inutile de lever la tête, il est là, devant moi, attaque ma rétine, mon système nerveux, je lis, ne comprends pas, me perds, j’entends les coups, je vois Jeannot sans même encore connaître son histoire, je vois Artaud crever la page d’écriture de son marteau. Je rencontre Jeannot l’Écrivain. Plus tard, le plancher est démonté, exposé dans plusieurs lieux d’art brut, c’est Jeannot l’Artiste. Encore plus tard, le laboratoire pharmaceutique qui l’a acquis le dévoile aux représentants comme avertissement si l’on ne consomme pas ses médicaments, c’est Jeannot le Schizophrène. Depuis plusieurs années le plancher est visible rue Cabanis, contre un mur de l’hôpital Sainte-Anne. Mal exposé, mal conservé, il attend depuis 3 ans une salle qui doit lui être consacrée. C’est Jeannot le Coupable, celui qui encombre, la société, les mémoires, ce sont ceux dont on se détourne, ce sont les lits supprimés des hôpitaux psychiatriques, ce sont les SDF abandonnés, les malades abusivement enfermés en prison, tous les fragiles, les différents, les marginaux, les furieux.

 

Depuis Perrine frappe, choque, attaque le corps de l’innommable. «Dire, creuser-dire, forer-dire, taper-dire, fou-dire», sa langue poursuit ce qui la fuit. Souvent Perrine et Jeannot ont rendez-vous :

Nos rendez-vous

Souvent je viens te voir

Nos rendez-vous

Je sentinelle devant toiJe viens n’importe quandJe prends froid je prends le soleilPrès de toiQuand tu tires sur mes cordesQuand tu assourdis les stridencesLa nuit aussiJ’ai encore un silence à te partagerDepuis des années maintenantJe m’assois à ton basIl y a des voitures des cris de l’agitationDe l’indifférenceParfois j’invite quelqu’unParfois nous respirons tranquillementEt un apprenti te chercheTe voitTe regardeTe parleS’agiteSe calmeJe suis là ou nonTu grêles toujours tes mots au-dessus de ma têteJe les connais par cœurOn se connait par cœurLorsque j’avance vers toiUn jour tu seras descenduVoilà ce que je me disNonTu es toujours làIls t’ont oublié je croisTa crucifixion en trois partiesLourdesSuspenduesDans les cages de verreLevez la tête ! levez la tête !Toi tu l’avaisBaisséeBriséeDes tas de livres arriventQui parlent de toiDe ta familleQui achoppentTu vas avoir de la visitePourvu qu’ils n’oublient pasDe lever la têteSur le grand silence du mondeLe grand silence froisséTon grand silence creusé

Perrine Le Querrec, poème publié sur son blog, L’entresort

 

En 2013, Perrine donne naissance à son livre Le Plancher, texte puissant où la langue se donne atteinte par son sujet. Devant Sainte-Anne, rue Cabanis, Perrine et Jeannot célèbrent les dix années de leur rencontre :

Célébration

À tes côtés ma première cigarette
De toi à moi quel échange
Nous fêtons notre rencontre
Dix années à te dire à t’écrire à t’écouter
Puisque tu me parles avec tes mots humains

Tous les deux sur le terrain de l’ordre de l’univers
Où tous les bruits sont compagnie
Je marche de ton long en large
Maudis la vitre les barrières l’humiliation
Ils n’en n’auront jamais fini

Te clouer comme bête sur les portes
Comme un néfaste toi mon fastueux
Ton corps tripes offertes
Leur indécence leurs ténèbres

Ils te privent, toujours ils te privent
Tu portes haut ton malheur
Tes ailes déployées
Je m’abrite dans ta lumière

Tu sécrètes tes secrets
Mes mains en feu les recueillent
Nous resterons éternellement suspects
Dans notre monde de ruissellements

Comme nous les ignorons bien
Ceux qui parlent les mots détachés les uns des autres

Je frotte mon regard sur ton plancher
Tes lettres disent toujours
Dans leur grande immobilité
Les territoires menacés

J’écrase ma dernière cigarette
Te salue Jean m’en vais
Je te précède dans le paysage
Ma lenteur et ta masse
Sous la confusion du feuillage

Perrine Le Querrec, poème publié sur son blog, L’entresort

 

Depuis quelques semaines jusqu’aujourd’hui, Perrine travaille en résidence à Montricher sur son nouveau projet La Construction.
Et le bruit de sa langue qui creuse, fore, tape
Jeannot n’est jamais loin.

 

Perrine Le Querrec, lecture d’extraits du Plancher, Les doigts dans la prose, 2013